Cartographie de l'exode

Il est des cartes qui n’existent que mentalement. Qui ne sont pas localisables. Qui n’ont aucun point situable sur la surface de la terre. La main de l’artiste qui dessine ces cartes mentales cherche à capter « quelque chose », à l’instar de l’artiste Gérard Fromanger, ami de Deleuze, qui dans sa série Splendeurs cherchait à capter un visage, un réseau de lignes qui prenne sens.

C’est à peu près la même chose chez le jeune artiste plasticien Clément Denis dans sa série de portraits d’exilés intitulée Cartographie de l’exil. A ceci près qu’il cherche sans jamais se fixer. Ces visages, tirés de vielles photos d’exilés pendant la Seconde Guerre, se juxtaposent sans qu’aucun n’arrive à émerger et à affirmer une identité. Dans cette série, la personne elle-même est devenue, ontologiquement insaisissable. A l’image de la figure de l’exilé, de cet être déraciné qui ne se fixe en aucun endroit ; pour qui, comme le notait Victor Hugo, « tous les coins de terre se valent ». On pense bien évidemment à la condition des migrants aujourd’hui mais gardons-nous de considérer les migrants comme les seuls exilés. Car à dire vrai, l’homme contemporain est lui aussi, sur certains points, un errant.

La série Purgatoire de Clément Denis est à ce sujet extrêmement parlant. Voilà ce qu’on y voit : des hommes, des femmes, qui attendent dans un lieu indéterminé, il est sombre, et derrière-eux, ou parfois devant eux, une porte blanche. On pense de suite au purgatoire dans le catholicisme, à l’expiation des pêchés mais ce n’est pas ça. Ou du moins, pas exactement. C’est autre chose. Ce n’est pas religieux. Ces hommes qu’on voit représentent, grâce à la magie dénotationnelle de la peinture, l’homme en général, ou du moins, une idée abstraite de l’homme. Et nous, spectateurs, sommes probablement les juges. Je pense à ces phrases de Camus dans La chute : « Vous parliez du Jugement dernier. Permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes » puis il finit ainsi : « N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours ». Ces hommes et femmes prostrés devant nous attendent probablement ce dernier jugement, le nôtre, souvent impitoyable. A l’ère écologique et, peut-être, « post-humaine », l’homme est de plus en plus posé comme une marginalité, comme quelque chose dont on ne sait, définitivement, pas quoi en faire et, en tant qu’objet d’étude anthropologique, il est lui aussi dans cette zone d’indétermination, dans cette marginalité à l’image de ces lieux où on empile des migrants en attendant de savoir quoi en faire. L’artiste réussit à nous montrer ce trait caractéristique de notre temps, celui de créer de nouvelles zones de marginalités qui jouent et rejouent la place de l’homme. Voilà pourquoi l’œuvre de Clément Denis est si évocatrice, car elle parle, surtout aujourd’hui. Je l’ai regardée, elle m’a pris sec. Et ce texte ne fait que refléter l’intérêt que j’ai pour l’œuvre de Clément Denis. Cet observateur.
 

Texte de Chris Cyrille

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